Corruption : le seuil de tolérance social est-il franchi ?

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Dans le domaine des sciences sociales, le concept de « seuil de tolérance » est utilisé entre autres pour exprimer le niveau d’acceptabilité de la société face à un phénomène ou un comportement. C’est ce même mécanisme qui est à l’œuvre quand un projet controversé est mis de l’avant et que la société civile s’organise pour y faire échec.

Il arrive également qu’un projet reflète l’évolution de l’acceptabilité sociale face à un enjeu. L’exemple le plus récent de cette évolution du seuil de tolérance social est la décriminalisation du cannabis. De criminelle il y a trente ans, sa consommation est graduellement devenue marginale avant d’être normalisée par le fédéral il y a quelques jours à peine. S’appuyant sur ce qui fut appelé un consensus social, le gouvernement s’est senti légitimé de faire passer une consommation jadis illégale à une consommation comparable à d’autres produits contrôlés comme l’alcool et la cigarette.

Quel lien avec la corruption me direz-vous ?

Les pratiques d’affaires jadis largement considérées comme normales au sein des entreprises (financement politique, cadeaux, ristournes, commissions, népotisme, etc.) ont parcouru le chemin inverse en quelques décennies.

De normales, elles sont devenues marginales (donc moins affichées) puis illégales (donc dissimulées). Cette trajectoire a coïncidé avec la mise en lumière des sommes colossales que la corruption engendrait pour l’État, les citoyens et dans les cas de scandales, pour les employés des entreprises fautives.

Mais au-delà de l’argent, c’est le seuil de tolérance de la société civile qui s’est déplacé pour refléter le ras-le-bol généralisé des citoyens face à l’impunité apparente des participants pourtant connus à ces pratiques.

Résultat de cette évolution : une commission d’enquête publique, la création d’une unité permanente d’enquête sur la corruption, des arrestations, des poursuites criminelles et civiles, des condamnations, des unités administratives de révision des contrats et la récupération souvent bien marginale des sommes détournées.

On pourrait croire que la leçon a été apprise et que les outils législatifs et administratifs mis en place ont persuadé les acteurs d’éviter de répéter les erreurs du passé. Ce serait malheureusement faire abstraction de la réalité économique qu’engendre le capitalisme que certains qualifient aujourd’hui de « sauvage » où seul le profit compte.

D’ailleurs, dans plusieurs cas de plaidoyer de culpabilité, les accusés ont à peine admis leurs torts, plusieurs considérant que les comportements reprochés aujourd’hui faisaient partie de la norme du monde des affaires d’hier.

La période que nous venons de traverser sera-t-elle un simple intermède durant lequel il faut faire profil bas avant de reprendre les « vraies affaires » ou assistons-nous à la naissance d’une nouvelle culture d’entreprise qui intègre réellement des valeurs, des principes de gouvernance éthiques et des systèmes de management anti-corruption fondés sur des analyses constantes des risques de corruption.

La réponse à cette question se trouve en partie dans les conditions qui seront imposées par les marchés au cours des prochaines années. C’est dans ce contexte que l’organisation internationale des standards (ISO) a accepté à la demande des acteurs des marchés et des gouvernements de développer la norme ISO 37001 concernant les systèmes de management anti-corruption. Cette dernière, adoptée en octobre 2016, établit les exigences pour un organisme pour la mise en œuvre, le suivi et la certification de politiques, procédures et activités qui constituent un tel système de management.

Si les décideurs sont clairvoyants, ils reconnaîtront qu’un seuil de tolérance a bel et bien été franchi et que le retour en arrière est inacceptable et coûteux sur les plans réputationel et financier. Pour s’en convaincre, nous n’avons qu’à observer les conséquences auxquels font face les dirigeants de SNC Lavalin !

Article écrit en collaboration avec Pierre Brien Conseiller et auditeur certifié ISO 37001

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